C’est ce que m’a dit la responsable des droits quand elle m’a annoncé que l’un de mes romans allait être traduit. Bonne nouvelle mais douche froide… Cette phrase m’est restée. Elle n’avait rien de désagréable. Elle était dite simplement, avec bienveillance. Comme une précaution, une manière de remettre les choses à leur place.
Elle avait raison, bien sûr. Une traduction rapporte rarement beaucoup d’argent. Encore moins quand elle concerne un texte isolé. Les droits sont faibles, parfois symboliques. Il n’y a pas de carrière internationale qui commence là. Pas de bascule.
Et pourtant. Je ne sais pas si j’ai éprouvé, en littérature, une joie aussi nette, aussi immédiate, que celle d’être traduit.
Petit aparté : rien ne surpassera jamais l’émotion de l’appel téléphonique de l’éditeur qui vous annonce qu’il va publier votre premier roman. Ce moment-là est hors catégorie, et je parie que chaque auteur garde un souvenir précis de ce qu’il faisait, de l’endroit où il se trouvait quand la nouvelle lui est arrivée.
Pour revenir à la question de la traduction, je n’ai pas eu beaucoup d’occasions de me réjouir et c’est certainement pour cela que chacune a compté.
D’abord l’Espagne
Luis Solano, éditeur et fondateur de Libros del Astéroïde, a vu dans Le Front russe un écho au mouvement des indignés qui se déployait alors en Espagne. Mon roman mettait en scène un jeune professionnel qui ne trouvait pas sa place dans le monde du travail.

Le roman a été traduit par Paula Cifuentes. Je ne l’ai jamais rencontrée. Nous n’avons pas été en contact, pas même par messagerie. A peine sur les réseaux sociaux à la parution du livre. J’avais pourtant fait savoir par l’éditeur que j’étais à sa disposition mais elle ne m’a pas sollicité. Je dois avouer que cela m’a frustré. J’avais imaginé des échanges sur certains points du texte, sur la meilleure façon de transposer telle ou telle référence culturelle à un lectorat espagnol. Mais rien. Il faut croire que mon texte ne recélait aucune difficulté pour elle. C’était une première fois pour moi, une traduction de plus pour elle, rien d’autre.
Le journaliste qui m’a interviewé dans son émission Pagina Dos était du même avis que mon éditeur. Lui aussi faisait le lien avec le mouvement des indignés : Vous sentez-vous le porte-parole d’une génération ? m’avait-il demandé. Je n’étais le porte-parole de personne. J’avais écrit un roman qui racontait une désillusion, celle d’une première expérience professionnelle, inspirée de la mienne qui remontait à une vingtaine d’années. Presqu’une génération me séparait de ceux qui militaient pour une place digne dans la société chaque nuit depuis des mois sur la Puerta del Sol à Madrid et bientôt sur la place de la République à Paris.
El frente ruso n’était pas perçu en Espagne comme Le Front russe l’avait été en France. Comme si la traduction était un nouveau livre, avec sa propre histoire.
Ensuite l’Allemagne
Une traduction étrange, presque fantomatique. Un texte, Le Front russe encore, traduit et adapté non pour être imprimé, mais pour être enregistré. Diffusé à la radio. Une seule fois, ou presque. Il y aura une deuxième diffusion quelques années plus tard. Depuis plus rien.
Pas de livre. Pas de trace matérielle. Pas même la certitude d’avoir été entendu.
Mes débuts d’écrivains ont eu lieu à la radio. J’écrivais des fictions radiophoniques pour les ateliers de création de Radio France. Même s’il m’est arrivé de placer certains de ces textes dans la presse, la plupart se sont simplement envolés sur les ondes pour disparaître ensuite. J’ai parfois trouvé cela frustrant. Mais cette disparition faisait partie de l’adaptation radiophonique. Le texte n’était pas destiné à durer. Il avait simplement traversé une langue, le temps d’une voix. Les podcasts changent la donne aujourd’hui. Encore faut-il qu’il y ait une bonne raison d’aller exhumer un texte qui date d’une époque où leur avènement n’avait pas eu lieu.
Et enfin la Turquie
Un petit Turc en plus (je ne recule jamais devant un jeu de mots facile…)
Cette traduction concerne Cabane en péril !, l’unique texte que j’ai écrit pour la jeunesse. Je l’avais rédigé en 2016. Je me rendais pour cela dans un espace de coworking du XIe arrondissement de Paris dédié aux métiers du livre, Fontaine aux livres.
C’est l’École des Loisirs qui me l’avait commandé mais qui, dans la tourmente qui a agité la maison alors, ne fixait pas de date de sortie alors que le texte était validé depuis de longs mois. Je n’avais pas signé de contrat (une erreur bien sûr : ne jamais commencer le travail sans contrat). Sans réponse de leur part, j’ai proposé mon texte à d’autres éditeurs et c’est ainsi que Cabane en péril ! a été publié en Suisse, par La Joie de Lire.
C’était déjà un voyage pour ce texte écrit à Paris d’après un souvenir d’enfance vécu près de Bordeaux et qui se retrouvait à Genève. Je n’avais pas imaginé qu’il voyagerait plus loin encore, jusqu’en Turquie quelques années plus tard. Aux portes de l’Asie. Traduit c’est sûr, par Ilkay Baliç, lu je l’espère, peut-être compris autrement.

Je ne sais pas qui l’a lu. Je ne sais pas ce qu’on y a trouvé. Mais je sais exactement ce que j’ai ressenti à l’annonce de cette traduction. Une forme de déplacement à la fois virtuel et concret. Mon livre changeait de continent. Et avec lui, un peu de moi.
On imagine souvent que les traductions sont des étapes. Des signes de reconnaissance. Des preuves d’existence dans le champ littéraire.
Elles peuvent l’être, bien sûr.
Mais il existe aussi des traductions plus discrètes. Isolées. Sans suite. Des traductions qui ne construisent rien. Ni de château en Espagne, ni de carrière. Des traductions qui ne s’inscrivent dans aucune stratégie. Pas de vision à long terme. A moins que, si vision il y avait, celle-ci ait changé.
Des traductions qui ne rapportent rien, ou presque. Et qui pourtant déplacent tout.
Un texte ne voyage pas comme on l’imagine. Il part sans nous. Il devient autre chose. Parfois il disparaît. Parfois il ressurgit, ailleurs.
Chaque traduction est une version possible du texte, que l’auteur ne maîtrise pas. Une fiction du livre, en quelque sorte. Et sans doute l’auteur est-il le dernier à en comprendre toutes les formes.
Je n’ai pas lu toutes ces traductions. J’ai « regardé » la version espagnole du Front russe, comme on parcourt un texte familier. J’y reconnaissais les scènes, comprenais les phrases mais certains mots me manquaient pour juger de la qualité de la traduction.
Cabane en péril !, dans sa traduction turque, est devenu illisible pour moi. Je n’y reconnais pas mes phrases, mais je devine leur présence. Illettré devant mon propre texte, ou plutôt celui du traducteur.
L’enregistrement radio en allemand du Front russe m’a encore davantage perdu.
Mais malgré l’incompréhension, malgré le vertige d’une certaine dépossession, le plaisir était là, celui de savoir que mon texte pouvait exister ailleurs sous d’autres formes, qui même illisibles, incompréhensibles, invisibles, suffisent parfois à justifier qu’on l’ait écrit.
Et vous ? Avez-vous déjà ressenti ce vertige de ne plus maîtriser quelque chose que vous aviez pourtant créé ?
JCL