#saccageleditionfrancaise

L’éviction d’Olivier Nora de Grasset a suscité une réaction forte des auteurs, avec 140 d’entre eux qui ont quitté la maison d’édition. Ils affirment que la maison existe grâce à ses écrivains et réclament des réformes pour protéger leurs droits. Le scénario pose aussi la question de l’influence de Bolloré sur l’édition française.

L’éviction d’Olivier Nora n’a pas été une surprise. Virginie Despentes le déclarait elle-même chez Yann Barthes : « Ça faisait trois ans qu’on savait que ça pouvait arriver à n’importe quel moment. » La vraie surprise s’est révélée dans la réaction des auteurs de la maison qui, pour paraphraser l’autrice de King Kong Théorie, se sont levés et se sont cassés…

Sans doute Bolloré en évinçant Olivier Nora comptait-il sur la division des auteurs de la maison pour imposer, comme il l’a fait chez Fayard, une ligne éditoriale ultra-droitière. Sans doute avait-il anticipé dans sa stratégie le départ des écrivains aux idées les plus progressistes. Sans doute pensait-il que jamais des auteurs aux idées opposées ne pourraient s’entendre entre eux et qu’après une période d’agitation et de deuil, le plus grand nombre rentrerait dans les rangs, guidé par la peur de ne plus avoir de maison d’édition. Chacun alors retournant à son isolement pour écrire le prochain livre.

Marcher sur un râteau

Les 140 écrivains qui ont claqué la porte de Grasset ont rappelé qu’une maison d’édition existait grâce à ses auteurs avant tout, rassemblés ici autour d’un éditeur, une figure. Il fallait une réaction franche et définitive. Bravo à eux. 

Grasset sans les auteurs est une coquille presque vide. 

Presque car derrière Olivier Nora, se trouvaient de nombreux employés qui se retrouvent quelque peu pris au piège. 

Presque car demeure un riche catalogue qui révèle la nécessité d’un débat autour du droit d’auteur, des contrats, de la clause de conscience que Laure Limongi, autrice démissionnaire de Grasset, a été la première à évoquer… Comment un auteur pourrait-il en effet accepter que son travail serve à financer la diffusion d’idées qu’il refuse et combat même ? Virginie Despentes, encore, rappelait cette nécessité de reprendre ses textes lorsque l’on quitte une maison d’édition, combat déjà engagé par les auteurs Fayard. Espérons que la notoriété et la masse des auteurs Grasset permettent de remporter ce combat.

Si de nombreuses avancées ont été obtenues par les auteurs ces dernières années, le séisme Grasset doit permettre aujourd’hui d’aller plus loin encore, de modifier la loi pour imposer aux éditeurs des conditions contractuelles qui protègent les créateurs et non pas ceux qui exploitent le fruit de leur création. Certes, un contrat est une négociation entre deux parties. Mais nous savons tous qu’en la matière la plus forte impose ses conditions à la plus faible et que la généralisation du contrat participe d’une nouvelle féodalisation de la société.

Le courrier envoyé la semaine dernière par la SGDL appelle justement à : 

– Créer une clause de conscience pour les auteurs de livres, inspirée du droit dont bénéficient les journalistes. Elle permettrait à l’auteur de quitter sa maison d’édition en reprenant ses droits sur les titres qu’il y a publiés lorsque se produit un changement d’orientation idéologique susceptible de porter atteinte à son intégrité, à sa réputation ou à son image. Sur ce point, la SGDL se félicite de la prise de position de la sénatrice Sylvie Robert, qui préconise l’adoption d’une loi d’urgence sur le sujet.

Limiter la concentration dans les secteurs des médias et du livre en intégrant l’édition aux dispositions prévues par la loi de 1986, ce qui serait une façon d’éviter ce à quoi nous assistons : la réquisition de la chaîne du livre pour des visées autres que littéraires.

Limiter, dans les contrats d’édition, la durée de cession des droits. Aujourd’hui elle est démesurément alignée sur la durée de la propriété littéraire et artistique (70 ans au-delà de la mort de l’auteur !). Cela rendrait à celui-ci une plus grande liberté – et d’abord celle de partir – lorsque intervient un changement de l’actionnariat dans le capital.

Tout cela va dans le bon sens. Le chemin est devant cependant…

Bolloré, l’invasion barbare

Une question demeure cependant : comment tenter d’enrayer le saccage de l’édition française qu’est en train d’opérer Bolloré qui s’intéresse peu à la littérature et n’a d’autre objectif que de promouvoir de idées et d’imposer un modèle de société (une France catholique et blanche pour faire simple) qui relève d’une utopie contre-historique, d’un fantasme anachronique ? Que restera-t-il des maisons qu’il a rachetées une fois son but atteint, quand il considèrera qu’elles ne lui servent plus à rien ?

Parier sur la passivité des foules et contraindre le plus grand nombre à sa volonté. Le motif est récurrent dans toutes les fictions qui mettent en scène des dirigeants, dictateurs passés par les urnes ou tyrans autoproclamés, portés au pouvoir par la force des armes ou de l’argent. Et dans l’hébétude qui suit, profitant de la sidération, qui imposent les pires idées. 

La réalité dépasse la fiction (désolé pour cette formule éculée) et nous l’observons depuis plusieurs années sur la scène internationale.

L’épisode qui vient de s’ouvrir chez Grasset, à une moindre échelle, vient contredire cette mécanique.

Je l’espère du moins.

« Ça ne rapportera rien »

C’est ce que m’a dit la responsable des droits quand elle m’a annoncé que l’un de mes romans allait être traduit. Bonne nouvelle mais douche froide… Cette phrase m’est restée. Elle n’avait rien de désagréable. Elle était dite simplement, avec bienveillance. Comme une précaution, une manière de remettre les choses à leur place.

Elle avait raison, bien sûr. Une traduction rapporte rarement beaucoup d’argent. Encore moins quand elle concerne un texte isolé. Les droits sont faibles, parfois symboliques. Il n’y a pas de carrière internationale qui commence là. Pas de bascule.

Et pourtant. Je ne sais pas si j’ai éprouvé, en littérature, une joie aussi nette, aussi immédiate, que celle d’être traduit. 

Petit aparté : rien ne surpassera jamais l’émotion de l’appel téléphonique de l’éditeur qui vous annonce qu’il va publier votre premier roman. Ce moment-là est hors catégorie, et je parie que chaque auteur garde un souvenir précis de ce qu’il faisait, de l’endroit où il se trouvait quand la nouvelle lui est arrivée.

Pour revenir à la question de la traduction, je n’ai pas eu beaucoup d’occasions de me réjouir et c’est certainement pour cela que chacune a compté.

D’abord l’Espagne

Luis Solano, éditeur et fondateur de Libros del Astéroïde, a vu dans Le Front russe un écho au mouvement des indignés qui se déployait alors en Espagne. Mon roman mettait en scène un jeune professionnel qui ne trouvait pas sa place dans le monde du travail. 

El frente ruso

Le roman a été traduit par Paula Cifuentes. Je ne l’ai jamais rencontrée. Nous n’avons pas été en contact, pas même par messagerie. A peine sur les réseaux sociaux à la parution du livre. J’avais pourtant fait savoir par l’éditeur que j’étais à sa disposition mais elle ne m’a pas sollicité. Je dois avouer que cela m’a frustré. J’avais imaginé des échanges sur certains points du texte, sur la meilleure façon de transposer telle ou telle référence culturelle à un lectorat espagnol. Mais rien. Il faut croire que mon texte ne recélait aucune difficulté pour elle. C’était une première fois pour moi, une traduction de plus pour elle, rien d’autre.

Le journaliste qui m’a interviewé dans son émission Pagina Dos était du même avis que mon éditeur. Lui aussi faisait le lien avec le mouvement des indignés : Vous sentez-vous le porte-parole d’une génération ? m’avait-il demandé. Je n’étais le porte-parole de personne. J’avais écrit un roman qui racontait une désillusion, celle d’une première expérience professionnelle, inspirée de la mienne qui remontait à une vingtaine d’années. Presqu’une génération me séparait de ceux qui militaient pour une place digne dans la société chaque nuit depuis des mois sur la Puerta del Sol à Madrid et bientôt sur la place de la République à Paris.

El frente ruso n’était pas perçu en Espagne comme Le Front russe l’avait été en France. Comme si la traduction était un nouveau livre, avec sa propre histoire.

Ensuite l’Allemagne

Une traduction étrange, presque fantomatique. Un texte, Le Front russe encore, traduit et adapté non pour être imprimé, mais pour être enregistré. Diffusé à la radio. Une seule fois, ou presque. Il y aura une deuxième diffusion quelques années plus tard. Depuis plus rien.

Pas de livre. Pas de trace matérielle. Pas même la certitude d’avoir été entendu.

Mes débuts d’écrivain ont eu lieu à la radio. J’écrivais des fictions radiophoniques pour les ateliers de création de Radio France. Même s’il m’est arrivé de placer certains de ces textes dans la presse, la plupart se sont simplement envolés sur les ondes pour disparaître ensuite. J’ai parfois trouvé cela frustrant. Mais cette disparition faisait partie de l’adaptation radiophonique. Le texte n’était pas destiné à durer. Il avait simplement traversé une langue, le temps d’une voix. Les podcasts changent la donne aujourd’hui. Encore faut-il qu’il y ait une bonne raison d’aller exhumer un texte qui date d’une époque où leur avènement n’avait pas eu lieu.

Et enfin la Turquie 

Un petit Turc en plus (je ne recule jamais devant un jeu de mots facile…)

Cette traduction concerne Cabane en péril !, l’unique texte que j’ai écrit pour la jeunesse. Je l’avais rédigé en 2016. Je me rendais pour cela dans un espace de coworking du XIe arrondissement de Paris dédié aux métiers du livre, Fontaine aux livres.

C’est l’École des Loisirs qui me l’avait commandé mais qui, dans la tourmente qui a agité la maison alors, ne fixait pas de date de sortie alors que le texte était validé depuis de longs mois. Je n’avais pas signé de contrat (une erreur bien sûr : ne jamais commencer le travail sans contrat). Sans réponse de leur part, j’ai proposé mon texte à d’autres éditeurs et c’est ainsi que Cabane en péril ! a été publié en Suisse, par La Joie de Lire.

C’était déjà un voyage pour ce texte écrit à Paris d’après un souvenir d’enfance vécu près de Bordeaux et qui se retrouvait à Genève. Je n’avais pas imaginé qu’il voyagerait plus loin encore, jusqu’en Turquie quelques années plus tard. Aux portes de l’Asie. Traduit c’est sûr, par Ilkay Baliç, lu je l’espère, peut-être compris autrement.

Kulübemiz tehlikede!

Je ne sais pas qui l’a lu. Je ne sais pas ce qu’on y a trouvé. Mais je sais exactement ce que j’ai ressenti à l’annonce de cette traduction. Une forme de déplacement à la fois virtuel et concret. Mon livre changeait de continent. Et avec lui, un peu de moi. 

On imagine souvent que les traductions sont des étapes. Des signes de reconnaissance. Des preuves d’existence dans le champ littéraire.

Elles peuvent l’être, bien sûr.

Mais il existe aussi des traductions plus discrètes. Isolées. Sans suite. Des traductions qui ne construisent rien. Ni de château en Espagne, ni de carrière. Des traductions qui ne s’inscrivent dans aucune stratégie. Pas de vision à long terme. A moins que, si vision il y avait, celle-ci ait changé. 

Des traductions qui ne rapportent rien, ou presque. Et qui pourtant déplacent tout.

Un texte ne voyage pas comme on l’imagine. Il part sans nous. Il devient autre chose. Parfois il disparaît. Parfois il ressurgit, ailleurs.

Chaque traduction est une version possible du texte, que l’auteur ne maîtrise pas. Une fiction du livre, en quelque sorte. Et sans doute l’auteur est-il le dernier à en comprendre toutes les formes.

Je n’ai pas lu toutes ces traductions. J’ai « regardé » la version espagnole du Front russe, comme on parcourt un texte familier. J’y reconnaissais les scènes, comprenais les phrases mais certains mots me manquaient pour juger de la qualité de la traduction. 

Cabane en péril !, dans sa traduction turque, est devenu illisible pour moi. Je n’y reconnais pas mes phrases, mais je devine leur présence. Illettré devant mon propre texte, ou plutôt celui du traducteur. 

L’enregistrement radio en allemand du Front russe m’a encore davantage perdu. 

Mais malgré l’incompréhension, malgré le vertige d’une certaine dépossession, le plaisir était là, celui de savoir que mon texte pouvait exister ailleurs sous d’autres formes, qui même illisibles, incompréhensibles, invisibles, suffisent parfois à justifier qu’on l’ait écrit.

Et vous ? Avez-vous déjà ressenti ce vertige de ne plus maîtriser quelque chose que vous aviez pourtant créé ?

JCL

Reprendre une conversation interrompue

Des lettres aux chiffres et inversement, le va-et-vient conduit à la remise en question. Comment j’en suis venu à rouvrir un espace d’échange en ligne pour renouer la conversation avec les lecteurs.

Lorsque j’ai reçu les chiffres de vente de mon dernier roman, L’Invention de l’histoire, j’ai pris un coup sur la tête. C’était tellement bas que j’ai cru que j’étais en train de consulter mon relevé bancaire à la fin du mois. Je me doutais que les résultats ne seraient pas extraordinaires, mais, le livre ayant reçu un bon accueil critique et bénéficié de sélections pour des prix littéraires (RTL-Lire et Lipp), j’espérais au moins passer la barre des 500 exemplaires. Il s’en est fallu de peu, mais non.

Le Front russe, mon premier roman au Dilettante, publié en 2010, s’était vendu à près de 15 000 exemplaires en première édition, 50 000 toutes éditions confondues.

« Ça baisse… »

Quand c’est votre médecin qui vous annonce ça en consultant les derniers résultats de vos analyses sanguines, ça fait plaisir. Quand c’est votre éditeur, c’est moins agréable. D’ailleurs, il ne le dit pas. Il ne dit rien. L’éditeur ne communique les chiffres que lorsqu’ils sont bons.

Je ne suis certes pas le seul à subir une telle dégringolade. Les explications sont nombreuses : moins de lecteurs, trop de livres en librairie, moins de place dans les médias, toujours les mêmes que l’on met en avant… Je les connais par cœur à force de me les répéter et de me cacher derrière elles. Rien de nouveau depuis vingt ans et je n’ai pas le pouvoir de changer cela de toutes façons.

Qu’est-ce que je peux faire alors ?

Je me suis posé la question : qu’est-ce qui a changé entre la parution du Front russe et celle de L’invention de l’histoire ? Oui, vous allez me dire que le temps a passé et que j’ai pris de l’âge. Ça, je le sais. Je suis même devenu grand-père depuis. Mais là encore ce n’est pas quelque chose que je maîtrise.

Quand j’ai commencé à écrire, j’avais un blog (So les années 2000…), des comptes sur les réseaux sociaux sur lesquels j’étais actif, une lettre d’information… et j’échangeais souvent avec les lecteurs. Tout cela est parti en friche, par manque de temps, remplacé par des rencontres en librairies, médiathèques et festivals, les premières années. C’était bath (oui, j’essaye de réhabiliter des expressions désuètes). Puis les invitations se sont faites plus rares. Et la friche est restée en l’état. Une erreur de boomer…

Je me suis reposé sur le travail des éditeurs et j’ai laissé se distendre le lien que j’avais, en ligne, avec mes lecteurs. Voilà, une chose qui a changé. Je ne sais pas si cela explique la baisse de la circulation de mes romans parmi les lecteurs. Mais je sais que c’est un problème auquel je peux apporter une solution.

Attaquer la friche

De toutes les étapes qui constituent le travail de l’écrivain, échanger avec les lecteurs est sans doute l’une de celles que j’apprécie le plus. Après l’écriture, cela va de soi… Au fond, ce n’est pas tant la baisse des ventes de livres qui me dérange que la raréfaction des occasions de discuter de leur fabrication. 

On ne va pas être hypocrite, sans parler de succès, vendre plus est important, car sans cela, trouver un éditeur prêt à publier mes romans sera difficile. Pour l’heure, je n’ai aucune nouveauté à promouvoir. Seulement quelques livres publiés ces quinze dernières années et qu’il est aujourd’hui difficile de trouver en librairies (Trouver la chouette d’or était plus facile). Mais ils existent et peuvent être le point de départ de discussion sur l’écriture, la vie d’un écrivain, avec les lecteurs, les auteurs, les libraires, les bibliothécaires, les enseignants, les amis que j’aimerais retrouver ici.

Et si vous êtes encore là, c’est que la conversation peut reprendre…

JCL

Pourquoi j’écris des romans 

« Homme libre, toujours tu chériras la mer » disait le père Baudelaire. 

Le plastique n’avait pas envahi la planète alors, ni formé les continents de déchets, immenses vortex au milieu des océans, dont les frontières de débris viennent flirter avec le rivage où je me tiens, pensif. Depuis que le monde est monde, l’homme se plante face à la mer pour réfléchir. À défaut, un lac, un tableau dans un musée ou le flux des voitures depuis le pont d’une autoroute. Bref regarder un truc hypnotique favorise la réflexion.

Derrière moi la terre, la forêt, le bois dans lequel il possible de vivre en homme libre, à la façon de Thoreau. Mais comme l’écrit Dagerman au sujet de l’écrivain-hermite dans son texte Notre besoin de consolation est impossible à rassasier : « Mais où est maintenant la forêt où l’être humain puisse prouver qu’il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ? »

C’était en 1952. Les choses ne se sont pas améliorées depuis la publication du fameux texte de l’auteur suédois. Au contraire. Ces espaces se sont encore réduits, effacés. Partout un détail qui gâche le paysage. Il flotte ou vole dans le vent et rappelle que l’humanité n’est pas loin, prête à vous absorber dans son maelström social. Il paraît qu’il n’existe plus un endroit sur terre où entendre le silence, c’est-à-dire l’absence de bruit produit par l’homme.

C’est par où la mer ? 

Dans un monde où la présence humaine est inexorable, inévitable, chacun doit désormais inventer ses refuges, trouver en lui l’espace où éprouver le sentiment de la liberté. Pour ma part, ce sont les romans, leur lecture d’abord, leur écriture ensuite. Je trouve en eux la possibilité de comprendre un monde qui m’échappe le plus souvent, me contraint en permanence. Par eux, je me libère. 

Voilà pourquoi j’écris des romans. C’est la mer que je me suis trouvée. Paradoxale. Puisque cet isolement, cette activité solitaire qu’est l’écriture, il faut la partager et revenir vers les autres. Cela confine à l’absurde. 

Mais c’est ainsi. Un texte n’existe que s’il est lu ; l’écrire ne suffit pas.

JCL

Comment naît une idée de roman ? 

Une idée de roman ne tombe jamais du ciel (sauf pour un roman sur un crash aérien).

(Marius, César) épiphanie ?

Aucune idée de roman n’apparaît soudainement dans un halo lumineux. Pas d’épiphanie ici. Balayons de même le mythe de l’illumination, l’idée qui sort de nulle part, comme celui du génie de la création posé sur l’épaule de l’écrivain et qui lui souffle à l’oreille ses inspirations. De même, effaçons l’image romantique de l’écrivain réveillé en pleine nuit par une idée de roman et qui se précipite sur son carnet pour noter celle-ci avant qu’elle ne s’évapore. Les idées qui viennent en plein sommeil se révèlent souvent fumeuses, absurdes, voire incompréhensibles lorsque, au réveil, on relit les deux phrases griffonnées à trois heures du matin. À la limite, une idée de roman, à la condition qu’elle soit bien avancée dans votre esprit, peut vous empêcher de trouver le sommeil, vous réveiller en pleine nuit, vous sortir du lit au petit matin quand la maisonnée dort encore profondément, mais l’idée nouvelle pour un roman, pour ma part, s’entend, n’est jamais venue pendant le sommeil et surtout pas en rêve. Cette matière-là est à garder pour son psy.

Le fantôme de lapéro

J’ai entendu cependant, lors d’une table ronde face à des lycéens, une autrice de romans historiques affirmer que ses personnages lui apparaissaient d’abord en rêve, qu’ils se révélaient avoir existé quand elle effectuait ses recherches le lendemain… Visitée par des fantômes, la dame. Fichtre ! Sans doute avait-elle abusé du kir servi au déjeuner qui précédait notre rencontre. Face à des adolescents friands de surnaturel, son mysticisme de destruction massive fut du plus bel effet. J’en restai comme deux ronds de flan quand mon tour fut venu de prendre la parole : allez donc expliquer après cela que l’imagination, c’est avant tout du travail. 

Digression (je m’en fous, cest mon site, j’écris ce que je veux)

« L’imagination, c’est de la mémoire fermentée », écrivait Antonio Lobo Antunes et cette fermentation prend du temps, c’est une matière qu’il faut remettre vingt fois sur le métier : « Hâtez-vous lentement et sans perdre courage, vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage : polissez-le sans cesse et le repolissez ; ajoutez quelques fois, et souvent effacez. » écrivait Boileau. Prévert recommandait, quant à lui, cent fois mais pour d’autres raisons : « Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage à demain, si on ne vous paie pas le salaire d’aujourd’hui. » Anarchiste, va ! Mais je digresse… Je voulais juste placer deux ou trois citations, histoire de montrer que j’ai des lettres alors que j’ai trouvé tout cela sur internet.

Revenons à notre idée, celle du roman

Comment naît une idée de roman ? Cette question est quasiment incontournable lors des rencontres avec les lecteurs.

Je prends alors mon air le plus inspiré.

Une idée qui, le plus souvent, n’en est pas une. Pas vraiment. Pas au départ. C’est une intuition, un détail, une image, une phrase qui s’installe et ne vous quitte plus ; qui devient une fascination, un désir. Et cette idée en gestation part souvent d’un déséquilibre : un personnage qui ne cadre pas avec son temps, son environnement, un événement minuscule qui dérange, un glissement, une histoire que l’on aurait souhaité différente : le fameux « et si… ? »

Voilà comment je commence à répondre. Ensuite, j’enchaîne avec des exemples tirés de ma propre production (je suis quand même là pour placer mes romans)

Pour Le Front russe, l’écriture d’une nouvelle a fait apparaître un personnage qui ne se sentait pas à sa place, proche de ce que j’étais au moment de l’écriture, ce qui m’a permis de m’appuyer sur des situations vécues pour construire son histoire, son parcours, nourrir ses émotions, ses sentiments, en faire un personnage de roman, avec sa singularité. Pour La Campagne de France, il a suffi d’une phrase lue dans la presse pour que naisse une image assez forte pour devenir un roman. Je peux citer ainsi pour la plupart de mes textes le point de départ. Parfois pourtant, l’origine de l’idée du roman m’échappe. Elle s’est imposée doucement, discrètement, sans que je sache vraiment comment elle est venue. Une infusion surprise en quelque sorte. Le sujet vient d’une nécessité enfouie, le roman en devient une à son tour. Cela a été le cas pour L’invention de l’histoire ou pour Comme un karatéka belge qui fait du cinéma.

L’idée : et après ?

Mais l’idée n’est pas encore un roman. Un sujet, le deuil, l’imposture, la désillusion, n’est pas encore un roman. Ce n’est que la carcasse du véhicule dans lequel vous vous apprêtez à prendre la route. Ce véhicule a besoin d’un moteur pour avancer : un personnage, une histoire, un contexte… Et je crois qu’il faut se méfier des moteurs qui démarrent trop facilement, au premier tour de clé (j’arrête avec cette métaphore de la voiture, je sens que je vais m’embourber). L’idée qui résiste, qui ne se laisse pas facilement dompter, est un bon signe. 

Mais il faut tout de même que cette idée se laisse approcher, apprivoiser même. L’idée de roman qui échappe sans cesse peut vite se transformer en obsession et s’avérer néfaste, quand elle n’est pas un leurre pour repousser encore et encore le moment d’écrire. Je suis passé par ce processus qui m’a laissé, après de longs mois à tourner autour du pot, à chercher un angle pour bien traiter mon sujet, face à un questionnement assez douloureux : Ai-je encore envie d’écrire cette histoire ? Ai-je encore envie d’écrire ? La crise existentielle n’est jamais très loin dans cet exercice. Heureusement, j’ai toujours en réserve quelques pistes de romans, des idées plus ou moins avancées que je laisse de côté pour plus tard quand le sujet aura mûri en moi, qu’il entrera en résonance avec mon propre parcours.

Comment reconnaître la bonne idée de roman ? 

Je pourrais m’en sortir avec une pirouette et dire que c’est l’idée qui reconnaîtra l’auteur, mais faut quand même rester sérieux.

Voici deux ou trois critères qui m’orientent dans mes choix.

L’idée de roman n’est pas limpide de bout en bout. Elle a ses zones d’ombre, ses parts d’inconnu dans lesquelles je vais pouvoir me laisser surprendre, me mettre en danger. On relativisera ici la mise en danger, intellectuelle, stylistique, symbolique, qui n’a pas grand-chose à voir avec la vie à Kiev ou Téhéran.

L’idée de roman insiste, s’impose, à la manière d’un représentant de commerce qui revient sans cesse pour vanter les mérites de son produit. Ce n’est pas quelque chose que je recherche activement comme un collectionneur cherche une pièce pour enrichir sa collection. Je lis, je visite, je regarde, j’écoute, je note… Et l’idée de roman finit par venir. 

L’idée de roman n’est pas une solution. C’est un problème qui se pose et dont le roman ne permettra pas de trouver la solution, mais de soulever d’autres questions, d’élargir la vision de celui-ci.

C’est à ces détails-là que je reconnais une idée de roman, plus que je ne la trouve.

JCL

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