#saccageleditionfrancaise

L’éviction d’Olivier Nora de Grasset a suscité une réaction forte des auteurs, avec 140 d’entre eux qui ont quitté la maison d’édition. Ils affirment que la maison existe grâce à ses écrivains et réclament des réformes pour protéger leurs droits. Le scénario pose aussi la question de l’influence de Bolloré sur l’édition française.

L’éviction d’Olivier Nora n’a pas été une surprise. Virginie Despentes le déclarait elle-même chez Yann Barthes : « Ça faisait trois ans qu’on savait que ça pouvait arriver à n’importe quel moment. » La vraie surprise s’est révélée dans la réaction des auteurs de la maison qui, pour paraphraser l’autrice de King Kong Théorie, se sont levés et se sont cassés…

Sans doute Bolloré en évinçant Olivier Nora comptait-il sur la division des auteurs de la maison pour imposer, comme il l’a fait chez Fayard, une ligne éditoriale ultra-droitière. Sans doute avait-il anticipé dans sa stratégie le départ des écrivains aux idées les plus progressistes. Sans doute pensait-il que jamais des auteurs aux idées opposées ne pourraient s’entendre entre eux et qu’après une période d’agitation et de deuil, le plus grand nombre rentrerait dans les rangs, guidé par la peur de ne plus avoir de maison d’édition. Chacun alors retournant à son isolement pour écrire le prochain livre.

Marcher sur un râteau

Les 140 écrivains qui ont claqué la porte de Grasset ont rappelé qu’une maison d’édition existait grâce à ses auteurs avant tout, rassemblés ici autour d’un éditeur, une figure. Il fallait une réaction franche et définitive. Bravo à eux. 

Grasset sans les auteurs est une coquille presque vide. 

Presque car derrière Olivier Nora, se trouvaient de nombreux employés qui se retrouvent quelque peu pris au piège. 

Presque car demeure un riche catalogue qui révèle la nécessité d’un débat autour du droit d’auteur, des contrats, de la clause de conscience que Laure Limongi, autrice démissionnaire de Grasset, a été la première à évoquer… Comment un auteur pourrait-il en effet accepter que son travail serve à financer la diffusion d’idées qu’il refuse et combat même ? Virginie Despentes, encore, rappelait cette nécessité de reprendre ses textes lorsque l’on quitte une maison d’édition, combat déjà engagé par les auteurs Fayard. Espérons que la notoriété et la masse des auteurs Grasset permettent de remporter ce combat.

Si de nombreuses avancées ont été obtenues par les auteurs ces dernières années, le séisme Grasset doit permettre aujourd’hui d’aller plus loin encore, de modifier la loi pour imposer aux éditeurs des conditions contractuelles qui protègent les créateurs et non pas ceux qui exploitent le fruit de leur création. Certes, un contrat est une négociation entre deux parties. Mais nous savons tous qu’en la matière la plus forte impose ses conditions à la plus faible et que la généralisation du contrat participe d’une nouvelle féodalisation de la société.

Le courrier envoyé la semaine dernière par la SGDL appelle justement à : 

– Créer une clause de conscience pour les auteurs de livres, inspirée du droit dont bénéficient les journalistes. Elle permettrait à l’auteur de quitter sa maison d’édition en reprenant ses droits sur les titres qu’il y a publiés lorsque se produit un changement d’orientation idéologique susceptible de porter atteinte à son intégrité, à sa réputation ou à son image. Sur ce point, la SGDL se félicite de la prise de position de la sénatrice Sylvie Robert, qui préconise l’adoption d’une loi d’urgence sur le sujet.

Limiter la concentration dans les secteurs des médias et du livre en intégrant l’édition aux dispositions prévues par la loi de 1986, ce qui serait une façon d’éviter ce à quoi nous assistons : la réquisition de la chaîne du livre pour des visées autres que littéraires.

Limiter, dans les contrats d’édition, la durée de cession des droits. Aujourd’hui elle est démesurément alignée sur la durée de la propriété littéraire et artistique (70 ans au-delà de la mort de l’auteur !). Cela rendrait à celui-ci une plus grande liberté – et d’abord celle de partir – lorsque intervient un changement de l’actionnariat dans le capital.

Tout cela va dans le bon sens. Le chemin est devant cependant…

Bolloré, l’invasion barbare

Une question demeure cependant : comment tenter d’enrayer le saccage de l’édition française qu’est en train d’opérer Bolloré qui s’intéresse peu à la littérature et n’a d’autre objectif que de promouvoir de idées et d’imposer un modèle de société (une France catholique et blanche pour faire simple) qui relève d’une utopie contre-historique, d’un fantasme anachronique ? Que restera-t-il des maisons qu’il a rachetées une fois son but atteint, quand il considèrera qu’elles ne lui servent plus à rien ?

Parier sur la passivité des foules et contraindre le plus grand nombre à sa volonté. Le motif est récurrent dans toutes les fictions qui mettent en scène des dirigeants, dictateurs passés par les urnes ou tyrans autoproclamés, portés au pouvoir par la force des armes ou de l’argent. Et dans l’hébétude qui suit, profitant de la sidération, qui imposent les pires idées. 

La réalité dépasse la fiction (désolé pour cette formule éculée) et nous l’observons depuis plusieurs années sur la scène internationale.

L’épisode qui vient de s’ouvrir chez Grasset, à une moindre échelle, vient contredire cette mécanique.

Je l’espère du moins.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Jean-Claude Lalumière

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture