L’invention de l’histoire

Tout part d’une arnaque célèbre : celle de l’homme qui vendit la tour Eiffel. Elle est, pour le narrateur, une affaire de famille : son arrière grand-père est le ferrailleur arnaqué par Victor Lustig. Tandis que la mémoire de son père vacille, il remonte le fil d’un mensonge ancien pour tenter de comprendre ce qui, dans une vie, relève de l’illusion et se débarrasser d’une honte transmise en héritage.

Qui n’a jamais entendu l’histoire de l’homme qui a vendu la tour Eiffel ? Dans les années 1920, Victor Lustig, escroc professionnel, convainc un ferrailleur qu’il faut démonter la Dame de fer parce que son entretien coûte trop cher. L’anecdote est régulièrement convoquée dès qu’il est question d’arnaque. Elle a même inspiré un court métrage à Claude Chabrol dans les années 1960.

Je me suis dit qu’il y avait là matière à roman.

J’ai gardé l’idée presque dix ans sans rien en faire — une façon comme une autre de ne pas me faire avoir trop vite. Puis le confinement m’a fourni une excuse honorable pour m’y mettre. Au départ, je voulais raconter l’histoire d’un homme hanté par une honte héritée : celle d’un aïeul dupé par Lustig. Une honte qui traverse les générations comme une mauvaise blague dont personne ne rit.

Évidemment, le livre n’a pas obéi au plan. Une bande de copains s’est greffée autour du narrateur : une petite confrérie du mensonge, chacun traînant sa propre histoire de tromperie, d’illusion ou d’auto-duperie. À croire que l’arnaque est constitutif de notre société, de notre histoire, personnelle et collective.

La construction m’a donné plus de fil à retordre que prévu. J’avais d’abord écrit le roman de manière linéaire, sur plusieurs mois. Puis je l’ai entièrement démonté (comme le ferrailleur espérait le faire avec la Tour Eiffel) pour le reconstruire sur quatre jours, le temps d’un voyage entre l’Île-de-France et la Charente-Maritime. Les retours en arrière éclairent ce week-end durant lequel le narrateur rend visite à son père, résident d’Ehpad à la mémoire vacillante, pour lui poser des questions sur l’histoire familiale avant que les souvenirs ne disparaissent définitivement.

Le roman a été sélectionné pour le prix RTL-Lire. Certains critiques ont parlé d’un retour à l’élan de mes premiers textes parus au Dilettante. C’est vrai qu’en le terminant, j’avais eu le sentiment d’avoir réussi mon coup. Pas autant que Victor Lustig, à l’évidence : le livre n’a pas marché.

Faut-il voir dans cet insuccès une forme de cohérence ?

JCL