Comment nait une idée de roman ? 

Une idée de roman ne tombe jamais du ciel. Sauf pour un roman sur un crash aérien.

(Marius, César) épiphanie ?

Aucune idée de roman n’apparaît soudainement dans un halo lumineux. Pas d’épiphanie ici. Balayons de même le mythe de l’illumination, l’idée qui sort de nulle part, comme celui du génie de la création posé sur l’épaule de l’écrivain et qui lui souffle à l’oreille ses inspirations. De même, effaçons l’image romantique de l’écrivain réveillé en pleine nuit par une idée de roman et qui se précipite sur son carnet pour noter celle-ci avant qu’elle ne s’évapore. Les idées qui viennent en plein sommeil se révèlent souvent fumeuses, absurdes, voire incompréhensibles lorsque, au réveil, on relit les deux phrases griffonnées à trois heures du matin. A la limite, une idée de roman, à la condition qu’elle soit bien avancée dans votre esprit, peut vous empêcher de trouver le sommeil, vous réveiller en pleine nuit, vous sortir du lit au petit matin quand la maisonnée dort encore profondément, mais l’idée nouvelle pour un roman, pour ma part s’entend, n’est jamais venue pendant le sommeil et surtout pas en rêve. Cette matière-là est à garder pour son psy.

Le fantôme de l’apéro

J’ai entendu cependant, lors d’une table ronde face à des lycéens, une autrice de romans historiques affirmer que ses personnages lui apparaissaient d’abord en rêve, qu’ils se révélaient avoir existé quand elle effectuait ses recherches le lendemain… Visitée par des fantômes, la dame. Fichtre ! Sans doute avait-elle abusé du kir servi au déjeuner qui précédait notre rencontre. Face à des adolescents friands de surnaturel, son mysticisme de destruction massive fut du plus bel effet. J’en étais resté comme deux ronds de flan quand mon tour était venu de prendre la parole : allez donc expliquer après cela que l’imagination, c’est avant tout du travail. 

Digression (je m’en fous, c’est mon site, j’écris ce que je veux)

« L’imagination, c’est de la mémoire fermentée » écrivait Antonio Lobo Antunes et cette fermentation prend du temps, c’est une matière qu’il faut remettre vingt fois sur le métier : « Hâtez-vous lentement et sans perdre courage, vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage : polissez-le sens cesse et le repolissez ; ajoutez quelque fois, et souvent effacez. » écrivait Boileau. Prévert recommandait, quant à lui, cent fois mais pour d’autres raisons : « Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage à demain, si on ne vous paie pas le salaire d’aujourd’hui. » Anarchiste, va ! Mais je digresse… Je voulais juste placer deux ou trois citations, histoire de montrer que j’ai des lettres alors que j’ai trouvé tout cela sur internet.

Revenons à notre idée, celle du roman

Comment nait une idée de roman ? Cette question est quasiment incontournable lors des rencontres avec les lecteurs.

Je prends alors mon air le plus inspiré.

Une idée qui, le plus souvent, n’en est pas une. Pas vraiment. Pas au départ. C’est une intuition, un détail, une image, une phrase qui s’installe et ne vous quitte plus ; qui devient une fascination, un désir. Et cette idée en gestation part souvent d’un déséquilibre : un personnage qui ne cadre pas avec son temps, son environnement, un événement minuscule qui dérange, un glissement, une histoire que l’on aurait souhaité différente : le fameux « et si… ? »

Voilà comment je commence à répondre. Ensuite, j’enchaine avec des exemples tirés de ma propre production (je suis quand même là pour placer mes romans)

Pour Le Front russe, l’écriture d’une nouvelle a fait apparaître un personnage qui ne se sentait pas à sa place, proche de ce que j’étais au moment de l’écriture, ce qui m’a permis de m’appuyer sur des situations vécues pour construire son histoire, son parcours, nourrir ses émotions, ses sentiments, en faire un personnage de roman, avec sa singularité. Pour La Campagne de France, il a suffi d’une phrase lue dans la presse pour que naisse une image assez forte pour devenir un roman. Je peux citer ainsi pour la plupart de mes textes le point de départ. Parfois pourtant, l’origine de l’idée du roman m’échappe. Elle s’est imposée doucement, discrètement, sans que je sache vraiment comment elle est venue. Une infusion surprise en quelque sorte. Le sujet vient d’une nécessité enfouie, le roman en devient une à son tour. Cela a été le cas pour L’invention de l’histoire ou pour Comme un karatéka belge qui fait du cinéma.

L’idée : et après ?

Mais l’idée n’est pas encore un roman. Un sujet, le deuil, l’imposture, la désillusion, n’est pas encore un roman. Ce n’est que la carcasse du véhicule dans lequel vous vous apprêtez à prendre la route. Ce véhicule a besoin d’un moteur pour avancer : un personnage, une histoire, un contexte… Et je crois qu’il faut se méfier des moteurs qui démarre trop facilement, au premier tour de clé (j’arrête avec cette métaphore de la voiture, je sens que je vais m’embourber). L’idée qui résiste, qui ne se laisse pas facilement dompter est un bon signe. 

Mais il faut tout de même que cette idée se laisse approcher, apprivoiser même. L’idée de roman qui échappe sans cesse peut vite se transformer en obsession et s’avérer néfaste, quand elle n’est pas un leurre pour repousser encore et encore le moment d’écrire. Je suis passé par ce processus qui m’a laissé, après de longs mois à tourner autour du pot, à chercher un angle pour bien traiter mon sujet, face à un questionnement assez douloureux : Ai-je encore envie d’écrire cette histoire ? Ai-je encore envie d’écrire (la crise existentielle n’est jamais très loin dans cet exercice). Heureusement, j’ai toujours en réserve quelques pistes de romans, des idées plus ou moins avancées que je laisse de côté pour plus tard quand le sujet aura mûri en moi, qu’il entrera en résonnance avec mon propre parcours.

Comment reconnaître la bonne idée de roman ? 

Je pourrais m’en sortir avec une pirouette et dire que c’est l’idée qui reconnaitra l’auteur, mais faut quand même rester sérieux.

Voici deux ou trois critères qui m’orientent dans mes choix.

L’idée de roman n’est pas limpide de bout en bout. Elle a ses zones d’ombre, ses parts d’inconnu dans lesquelles je vais pouvoir me laisser surprendre, me mettre en danger. On relativisera ici la mise en danger, intellectuelle, stylistique, symbolique, qui n’a pas grand-chose à voir avec la vie à Kiev ou Téhéran.

L’idée de roman insiste, s’impose, à la manière d’un représentant de commerce qui revient sans cesse pour vanter les mérites de son produit. Ce n’est pas quelque chose que je recherche activement comme un collectionneur cherche une pièce pour enrichir sa collection. Je lis, je visite, je regarde, j’écoute, je note… Et l’idée de roman finit par venir. 

L’idée de roman n’est pas une solution. C’est un problème qui se pose et dont le roman ne permettra pas de trouver la solution, mais de poser d’autres questions, d’élargir la vision de celui-ci.

C’est à ces détails-là que je reconnais une idée de roman, plus que je ne la trouve.

JCL

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